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Nouvelle version majeure de Diaspora

Diaspora* 0.6 vient d’être publiée ce samedi 27 août 2016. C’est une grosse version pour ce réseau social décentralisé. On peut apprécier notamment un éditeur de Markdown visuel pour facilement mettre en forme ses publications, des thèmes de couleurs pour l’interface, la possibilité de rendre toutes les informations de son compte publiques (afin d’utiliser Diaspora comme un blog ou un site vitrine), la géolocalisation avec Open Street Map, la transformation de Diaspora* en fournisseur OpenID ou l’amélioration de la fédération dont le code vit maintenant dans un greffon à part.

Cet article, rédigé par votre serviteur et plusieurs contributeurs, a d’abord paru sur linuxfr. J’ai ici gommé quelques termes techniques.

Logo de diaspora*



Depuis quatre ans que le projet a été « remis dans les mains de sa communauté », depuis la dernière version majeure en mai 2015, ce sont 15 développeurs bénévoles qui ont travaillé pour nous apporter les fonctionnalités suivantes.

Utilisateurs

Éditeur de Markdown WYSIWYG

Diaspora utilise la syntaxe Markdown pour mettre en forme les publications. Avec l’intégration de bootstrap-markdown, un nouvel utilisateur n’est plus obligé d’apprendre sa syntaxe pour mettre en forme ses messages.

Animation de l'éditeur

Thèmes graphiques

Il est maintenant possible de choisir un thème graphique parmi une liste qui propose pour le moment :

  • le thème sombre par défaut
  • le thème sombre mais avec un fond blanc (comme avant)
  • noir et vert
  • magenta
  • bleu

Exemple d’un thème noir et vert pour mobile :

thème noir et vert pour mobile

Géolocalisation avec OpenStreetMap

On peut montrer sa géolocalisation avec OpenStreetMap :

Interface pour mobile

L’interface pour mobile a été améliorée : elle montre les sondages, la localisation des publications, permet de se connecter à d’autres services (Facebook, WordPress, Tumblr, Twitter) et de modifier ses paramètres de confidentialité. L’interface de bureau devrait bien s’adapter à votre téléphone également.

Le tchat : travaillé mais pour la v0.7

Le tchat (basé sur XMPP) est dans la branche « stable », il est activable par un administrateur de pod, mais il n’est pas fini. Il paraît qu’il est utilisable mais pas à grande échelle, donc il n’est pas inclus par défaut. Il est marqué pour la v0.7.

On peut noter que le tchat de Diaspora ne servira pas uniquement à parler avec les utilisateurs de Diaspora, mais à tout le monde. C’est à dire, on pourra ajouter des contacts qui ne font pas partie de nos contacts Diaspora.

Le tchat ne sera pas activé pour tout le monde par défaut, il faudra l’autoriser pour chaque groupe d’amis (ou aspet).

Interface

L’interface utilisateur utilise plus le « flat design » et propose une nouvelle page d’accueil.

Administration

Pour les administrateurs de pods, la page de modération a été re-pensée et une nouvelle page montre tous les pods avec lesquels le sien communique et l’état des connexions.

Code de la fédération ré-écrit et extrait dans une autre bibliothèque

Un gros travail a été fait également sur la partie fédération : « vous ne croirez pas le nombre d’améliorations qu’on a amenées au protocole. La fédération fonctionne maintenant comme elle le devrait – immédiatement, de manière sûre et invisible. Ce qui était la faiblesse de Diaspora* renaît comme sa plus grande force. ». « Cela signifie que vous pouvez inclure ce code dans votre application et elle sera capable de « parler » à Diaspora* ! »

Par exemple, la fédération des tags a été améliorée. Oui, car les tags n’étaient pas fédérés : les autres pods n’étaient pas au courant que nous suivons un tag, donc si nous n’étions pas abonnés aux messages du posteur, nous n’allions pas trouver les mêmes publications sur différents pods. Après quelques discussions et propositions, des améliorations ont été apportées.

La fédération des tags est maintenant en partie possible par l’intermédiaire des serveurs relais de posts publics. Un pod peut choisir de diffuser ses posts publics sur un serveur relai et de s’abonner à ce même serveur relai pour recevoir tout ou partie des posts publics des autres pods diffusant sur ce relai. La sélection peut être faite sur la base de tags définis par l’administrateur du pod et en ajoutant éventuellement les tags des utilisateurs.

Diaspora devient un fournisseur OpenID

Les développeurs de sites web peuvent maintenant placer un bouton « se connecter avec Diaspora ».

Ce qui est prévu

Évidemment plein d’autres choses sont prévues ou en discussion.

Depuis la version majeure 0.5.0.0, Diaspora* est passé à un rythme de publication d’une version mineure toutes les 6 semaines. On peut voir l’enchaînement des sorties de version sur github.

Les versions mineures servent à corriger des bogues et à peaufiner les fonctionnalités sorties dans une version majeure selon les retours des utilisateurs sans avoir à attendre une future version majeure. En effet, contrairement au cycle bien défini des versions mineures, les versions majeures ne sortent que « quand elles sont prêtes ». Cela a par le passé laissé des bogues gênants bien trop longtemps dans la branche stable master

Après la sortie de diaspora* 0.6, les développeurs ont eu une réunion sur IRC pour discuter notamment du contenu de la prochaine version majeure. On notera donc :

  • La continuation du travail sur la fédération, qui doit se faire sur plusieurs versions pour ne pas casser la compatibilité entre les pods
  • la stabilisation du front-end du tchat (suivre le sous-répertoire JSXC)
  • des améliorations pour les sondages
  • que Senya, après sa campagne participative réussie, continue à travailler à temps plein sur la migration de comptes (et tout problème qu’il rencontre sur sa route). On peut le suivre via son hashtag.

Et d’autres fonctionnalités sont réclamées et attendent leurs développeurs :

Conclusion

En chiffres, Diaspora* c’est 600 000 utilisateurs, 300 pods d’actifs, 16 500 comptes d’actifs dans le mois, 55 000 dans les derniers 6 mois, Framasphere, le pod mis en place par Framasoft dans le cadre de dégooglisons Internet, étant le 5^e plus gros pod en nombre total d’utilisateurs inscrits, le 3^e plus gros en nombre d’utilisateurs actifs sur le dernier mois et le 1^er pod en nombre d’utilisateurs actifs sur les 6 derniers mois.

Pour un nouveau venu, il pourrait manquer des galeries photos proprement dites, un tchat ou des groupes, mais le développement est actif, et si l’idée d’un réseau social libre et décentralisé nous est chère on peut s’en passer. En attendant Diaspora fonctionne très bien et est agréable à utiliser. Même s’il n’y a pas tous vos amis il y a bien assez de contenu pour procrastiner (utilisez les tags, exemple : « #pictureoftheday »). Et, svp, pas besoin de marmonner que « ça sert à rien, y’a personne » : créez un compte, essayez, utilisez Diaspora* en parallèle de ce que vous voulez, invitez des amis, re-re-re-invitez des amis, créez des tags pour une activité que vous suivez assidûment et demandez d’inclure le lien vers Diaspora* à côté du lien vers Facebook dans la lettre de votre association : ça marche et ça intéresse !

Annexe : outils externes

Vidéo désopilante: si c’est gratuit, vous êtes le produit

 

À notre goût, il manque quand même de petites choses:

– le rappel que facebook connaît aussi notre navigation sur le web (les boutons “like”)
– les conséquences de la revente aux banques, assurances et cie
– un petit rappel que derrière Marc Zukker-truc il y a aussi et surtout d’insatiables investisseurs néolibéraux
– et bien sûr un mot sur d’autres manières de faire: logiciels libres, réseaux décentralisés, Diaspora (suivez-nous sur Diaspora) et cie

Et si, demain, votre mode de vie était contrôlé par votre compagnie d’assurance [bastamag.net]

Vos données personnelles ne sont pas seulement la cible d’agences d’espionnage bien ou mal intentionnées. Les compagnies d’assurance se sont lancées dans une véritable course pour tenter de collecter le plus d’informations possibles sur votre mode de vie. Les réseaux sociaux, les objets connectés ou les applications loisirs présentes sur les smartphones, sont autant de sources de renseignements sur votre état de santé ou votre régime alimentaire. Et une mine d’or pour évaluer les risques qu’assurances et mutuelles doivent couvrir ainsi que la prime que vous devrez acquitter. Votre assureur vous dictera-t-il demain la manière dont vous devez vivre pour ne pas payer plus cher ? Enquête.

Cet article de Morgan Remy est paru sur bastamag.net le 28 janvier 2016: http://www.bastamag.net/Proteger-vos-donnees-aujourd-hui-pour-ne-pas-etre-traques-demain

« Bravo, vous avez marché plus de 90 kilomètres ce mois-ci, nous vous remboursons votre abonnement à la salle de sport » ; « vous avez dépassé votre quota de matières grasses cette semaine, vous ne respectez pas vos objectifs en matière d’alimentation, votre prime d’assurance santé va augmenter » ; « vous avez fait deux excès de vitesse cette semaine, restez vigilant, gare au malus » ; « Alerte météo dans votre région : un orage violent est prévu. Pensez à ranger vos meubles de jardin »…

Ce type de SMS pourrait bientôt vous être envoyé par votre assureur afin de prévenir un risque concernant votre maison, votre voiture ou votre propre corps. Science-fiction ? Pour organiser cette prévention personnalisée, les assureurs pourront se baser sur les précieuses – et nombreuses –informations que nous essaimons déjà dès que nous utilisons un navigateur de recherche sur Internet, un réseau social, une application mobile et même, désormais, des objets connectés. Pour ne pas avoir systématiquement à acheter ces informations à des tiers, les assureurs réfléchissent aussi à créer leur propres bases de données. Dans les deux cas, la matière collectée est traitée par des algorithmes puissants. « Pour tous les assureurs, la collecte massive et le traitement de données – le Big Data – est déjà un relais de croissance incontestable », assure Louis de Broglie, fondateur de la start-up d’assurance Inspeer.

Une course à la collecte de nos données

Le « Big Data » est une arme redoutable pour les assureurs. Il vient renforcer leur cœur de métier qui consiste à collecter des informations afin de mettre un prix sur un risque (accident de la route, longue maladie, cambriolage…), la prime que l’assuré verse pour être couvert. Dans le métier, cela s’appelle le « couple rendement- risque ». Derrière ce terme technique, l’objectif est simple : gagner de l’argent. Pour cela, il faut que le total de primes que chacun paie pour s’assurer soit supérieur au coût des sommes versées au client dans le cadre de sinistres.

Les assureurs cherchent à mieux huiler cette mécanique en récoltant toujours plus d’informations sur la nature du risque et la probabilité qu’il se réalise. « Le premier qui gérera la collecte et l’analyse de données pourra s’assurer de n’avoir que des bons risques », confie Eric Froidefond, manager dans le domaine de l’assurance et auteur d’un mémoire sur le Big data dans l’assurance (2014). En clair, il pourra sélectionner, avant ses concurrents, les clients qui sont moins exposés à une probabilité de sinistre. Les assureurs se livrent donc à une véritable course à la collecte de nos données.

« Désormais, nous pouvons avoir des informations en temps réel »

La technologie change la donne. « Les assureurs auront accès à des données dynamiques : jusqu’à présent, nous ne pouvions collecter des données qu’au moment de la souscription. Désormais, nous pouvons avoir des informations en temps réel », reconnaît Stéphane Chappellier, CEO de SolvINS, une société de conseils et de services aux entreprises pour l’exploitation des objets connectés et de leurs données. Cela réduit l’incertitude dans laquelle les assureurs demeurent, une fois un contrat signé. « Les objets connectés, les applications mobiles, le Big Data supprimeront l’asymétrie d’information qui était historiquement en faveur de l’assuré », résume Antoinette Rouvroy, chercheuse au centre de recherche en information, droit et société (CRIDS) à l’université de Namur (Belgique). Le risque ? Celui d’augmenter le contrôle des assureurs sur nos vies et, grâce à cet encadrement, d’individualiser l’assurance, tant sur le plan de la prévention que sur celui de la prime.

Concrètement, pour les assurés, les primes pourraient non seulement évoluer au niveau de chaque client, mais aussi, dans le temps, en fonction de l’évolution du comportement de chacun. Aujourd’hui, c’est déjà un peu le cas : un fumeur sait qu’il paie sa cigarette deux fois, une fois au buraliste et une fois à son assureur, avec une prime renchérie. Cette pratique sera juste affinée et élargie à tous les pans du quotidien. Par exemple, un assureur pourrait savoir que vous êtes rarement à la maison, sur la base du compteur électrique connecté. Il peut alors vous demander de sécuriser le domicile avec une alarme, faute de quoi, la prime augmentera.

Un assureur pourra même se séparer d’un client qui ne suit pas ses préconisations. Ce dernier aura pour seule option de se tourner vers des assurances plus chères, comme c’est déjà le cas après des accidents de voiture à répétition. « Ceux qui ne souhaitent pas partager leurs données pourront rapidement être suspectés de constituer un mauvais risque », souligne Louis de Broglie. La différence est que ce choix sera basé sur une anticipation statistique et non sur des faits, comme des accidents de voiture. « Les assureurs auront tellement d’informations que les prix deviendront individuels et très évolutifs, résume Eric Froidefond. Il faudra trouver d’autres moyens de mutualiser, peut-être avec de nouveaux services de co-assurance de personnes. »

L’enjeu de l’acceptation sociale

Au vu des enjeux de long terme, pourquoi les assurés accepteraient-ils de confier leurs données ? Parce qu’ils peuvent être gagnants sur le court terme. « Dans le marché hyperconcurrentiel de l’assurance, les consommateurs accepteront de transmettre leurs données si cela s’accompagne d’une réduction des prix », analyse Thierry Vallaud, responsable de la prospection des données (datamining) à BVA. Ce constat est partagé par les assureurs qui proposent d’ores et déjà de réduire les primes contre la preuve d’un comportement vertueux. Ces tentatives deviennent très concrètes, même si elles concernent avant tout la sphère la moins invasive de l’assurance : l’automobile.

Un nouveau concept s’est ainsi développé aux États-Unis, puis au Royaume-Uni et en Italie, avant d’arriver en France : un assuré paye en fonction de la prudence de sa conduite. Il s’agit du « pay how you drive » (payez à la manière dont vous conduisez). L’un des poids lourds de l’assurance, l’allemand Allianz, a ainsi lancé une nouvelle offre, à grand renfort de publicité diffusée au cinéma et à la télévision. Concrètement, le conducteur accepte de connecter un boîtier à sa voiture. Ce boîtier est alors capable de détecter les excès de vitesse mais aussi la fréquence et la brutalité des freinages ou la manière d’aborder les virages. Si l’assuré adopte une conduite souple, il peut obtenir une ristourne pouvant aller jusqu’à 30 % à la date anniversaire du contrat. Direct Assurance, filiale du géant français Axa, a de son côté lancé une offre similaire… où la prime peut être réduite jusqu’à 50 %.

En terme d’acceptation sociale, le climat est également favorable : 70 % des consommateurs sondés par le cabinet de conseil PwC se disent en effet prêts à faire installer un capteur dans leur voiture ou à leur domicile, si cela leur permet d’obtenir une baisse de leur prime d’assurance (Étude PwC sur les objets connectés, « The Wearable Future » « Nos axes de travail restent concentrés sur la voiture et le domicile, car nous avons des certitudes sur ce marché que nous n’avons pas sur la santé connectée, où la législation est contraignante et changeante », explique Michael de Toldi, directeur des données de BNP Paribas Cardif (la société d’assurance de la BNP Paribas).

Connecter le corps, ouvrir la boîte de Pandore

En termes de santé, l’enjeu est en effet complexe pour les assureurs. « Tous les assureurs n’ont alors pas la même vision, annonce Serge Abiteboul, informaticien, professeur à l’ENS Cachan et directeur de recherche à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria). En rencontrant ces professionnels, j’ai vraiment entendu deux discours : ceux ultralibéraux qui fantasment sur l’usage du Big Data, par exemple pour « saucissonner » les risques de santé, et ceux, souvent des mutuelles, qui y voient des possibilités d’offrir de nouveaux services et préfèrent garder la mutualisation du risque. »

Comme souvent, c’est dans le monde anglo-saxon que les premières étapes de l’individualisation – et de la surveillance – sont franchies. Ainsi, la société d’assurance John Hankock propose à ses clients des bracelets connectés, des capteurs d’activité développés par la société états-unienne Fitbit. S’ils atteignent un niveau d’exercices physiques stipulés dans le contrat, le client bénéficie alors d’une série d’avantages, comme des bons cadeaux chez Amazon, des réductions sur des nuits d’hôtels ou des remboursement d’abonnement à des salles de sport. « L’acceptation sociale est beaucoup plus poussée aux États-Unis ou, dans une moindre mesure, au Royaume-Uni pour une raison simple : dans ces pays, un problème de santé peut signifier une faillite personnelle », note Alexis Normand, directeur du département santé au sein de la compagnie française Withings, productrice d’objets connectés.

En France, les assureurs sont plus prudents. Le premier à avoir proposé une offre grand public est le groupe Pasteur Mutualité. Il a intégré des objets de santé connectés dans son contrat, en offrant de rembourser tout achat en la matière jusqu’à 150 euros. Objectif affiché : proposer des solutions de prévention en encourageant l’activité physique avec un podomètre (pour mesurer le nombre de pas quotidien) ou le suivi physiologique avec un tensiomètre ou un glycomètre (pour mesurer le taux de glucose dans le sang), tous connectés. Le groupe précise bien qu’il n’y aura aucune collecte de données. Cela permet tout de même de tester si les assurés sont réceptifs à ce genre de pratique.

Applications de bien-être, objets connectés, autant de mouchards ?

Vous proposer un objet connecté sous des allures ludiques n’est pas forcément indispensable pour collecter vos données de santé. Dans les faits, les assureurs peuvent déjà en acheter à Google, aux réseaux sociaux comme Facebook et même à des entreprises développant les applications présentes sur nos téléphones, comme une application indiquant ou mesurant les parcours de jogging ou de vélos. « Les citoyens sont ambivalents : ils ont conscience des risques pour la sécurité de leurs données, mais ils cèdent en vigilance quand les services à portée de main, sur leur smartphone ou sur leur ordinateur, facilitent leur vie », reconnaît Christian Saout, secrétaire général délégué du Collectif interassociatif sur la santé (Ciss), qui utilise lui-même une application gratuite comptant ses pas.

Beaucoup d’entre nous ont déjà – consciemment ou non – accepté de confier leurs données à des tiers, comme des sociétés développant des applications de course à pied, de conseils nutritionnels, ou de gestion du sommeil. L’application My Fitness Pal par exemple, qui compte les calories et le nombre de pas quotidien, a été téléchargée plus de un million de fois sous Android . Ces données de bien-être peuvent ensuite être revendues. Elles ont de la valeur : la start-up ayant développé ce logiciel a été cédée à pas moins de 475 millions d’euros en février dernier !

Le droit des citoyens européens renforcé mais…

« Nous sommes dans l’ère de la responsabilité : pour se protéger, les utilisateurs doivent lire les conditions générales d’utilisation (CGU) », souligne Alexis Normand, de Withings, qui propose déjà un écosystème de 150 applications interagissant avec leurs objets connectés. Qui prend vraiment le temps de lire intégralement les CGU avant de cocher la case les validant ? « Moi-même, je ne les lis que rarement, car souvent trop longues et fastidieuses, reconnaît Sophie Nerbonne, directrice de la conformité juridique de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Nous devons réfléchir au niveau européen à un moyen de consentement qui soit plus lisible pour permettre un consentement éclairé et une réelle maîtrise, par les citoyens, de leurs données. »

En parallèle, une bonne nouvelle est à signaler. Les citoyens français auront bientôt plus de moyens pour défendre leurs droits à la protection des données sensibles. Un règlement européen, qui devrait être voté et adopté d’ici début 2016 et appliqué en 2018, prévoit que le droit du pays des clients – et non des entreprises – soit pris en compte. Or le droit européen est très protecteur. Par exemple, un citoyen français peut demander à un site de lui communiquer l’intégralité des données le concernant, de les rectifier si elles sont inexactes, de s’opposer à tout moment – même après la signature des CGU – à la diffusion, à la vente ou à la conservation de ces informations. Les données de santé, quant à elles, sont particulièrement protégées et accessibles uniquement par un médecin. De plus, si ces droits existent depuis des décennies, le règlement européen rend les sanctions enfin crédibles. L’amende maximale était jusqu’à maintenant de 150 000 euros. « Le projet de réglementation prévoit désormais des sanctions pouvant aller jusqu’à 4 % du chiffre d’affaires mondial du groupe concerné, ce qui deviendrait vraiment dissuasif », s’enthousiasme Sophie Nerbonne.

Alimentation, activité sportive, sommeil : des infos stratégiques

La vigilance reste de mise. Déjà, parce que ce règlement ne s’appliquera que d’ici deux ans. Ensuite, parce que deux failles demeurent. Tout d’abord, si les données de santé, dites « sensibles », sont ultraprotégées, les données de bien-être que nous transmettons sont encore régies par le droit contractuel et les fameuses CGU. Or ces informations – alimentation, activité sportive, sommeil – permettent toujours aux assureurs d’estimer notre risque de santé en temps réel.

Enfin, les assureurs peuvent tout à fait accéder à nos données de santé de manière indirecte : les entreprises d’assurance possèdent des filiales d’assistance employant des médecins. Si ces derniers ne peuvent pas communiquer notre dossier médical, ils peuvent très bien communiquer une évaluation, de A à F par exemple, qui évolue en fonction de notre comportement. Un médecin pourra par exemple proposer à un assuré passant dans la catégorie « senior », ou à un patient sortant de l’hôpital, de suivre un « contrat de bien-être » pour réduire son risque et améliorer sa note. Le contrat contiendra alors des objectifs dans le cadre d’un programme concernant la prise de médicament, une activité physique ou une alimentation saine. Accepter ces objectifs, fixés par le médecin, permettra alors d’améliorer sa note. Le refuser, c’est risquer un malus.

Salut à Toi avance. À soutenir !

Nous n’avons jusque là pas parlé de Salut à Toi en ces pages car, selon leur aveu même, ils ne sont pas prêts pour le grand public. Cependant, ils ont besoin d’un petit coup de pouce maintenant !

Salut à Toi (SàT) est un « outil de communication multi-usages, multi-interfaces, libre et décentralisé ».

SàT, c’est un outil de communication qui veut fonctionner avec plusieurs interfaces: une interface web, une interface de bureau, une interface en ligne de commande,… en manque-t-il une ? Comme tout service distribué, comme Diaspora ou Movim, le but est que chacun puisse installer le logiciel sur son serveur web et toujours communiquer avec le monde entier (comme le mail). À la différence de Diaspora et comme Movim, SàT repose sur un protocole de communication bien défini et déjà utilisé, jabber (ou XMPP). Et à la différence de Movim, il se montre plus revendicatif et ambitieux. Car SàT a une charte qui définit clairement ses engagements, et ils ne veulent pas être reclus à une interface web. Et ce dernier point permettrait d’élargir le champ d’application de jabber, par exemple on pourrait l’utiliser en interface avec le mail, ou carrément comme une alternative au mail, avec l’avantage de réduire le spam.

Mais les deux développeurs, qui y travaillent depuis maintenant 2 ans à temps plein (2? j’ai pas pu vérifier) de manière bénévole, ont créé une association et ont lancé une campagne de financement participatif pour aider à financer l’interface de bureau et surtout, une version Android. Leur campagne est modeste car ils aimeraient 3 000€. Mais surtout, des inscriptions à leur association et des signes de soutien.

affiche de salut à toi

Personnellement, je pense qu’il faut vraiment les soutenir. Il ne s’agit pas que d’un « réseau social libre et distribué ». Les développeurs ont à abattre un travail de fond phénoménal qui profitent à tous les projets utilisant XMPP. Un travail caché sur les couches basses de l’application, sur les implémentations côté serveur du protocole XMPP et même plus en amont, sur les spécifications du protocole, qu’ils améliorent et complètent. Ils écrivent des papiers techniques, demandent les retours du groupe de travail international, vont le rencontrer, développent des versions de référence, etc. Et ensuite, ils développent des interfaces graphiques pour qu’on puisse communiquer et ne pas voir que c’était compliqué 🙂

Cependant il est clair que le projet est jeune, dans le sens où je ne vois pas encore de fonctionnalité qui le distingue (à part jouer au tarot et ses références à la commune de Paris !). C’est pour cela que nous ne l’avons pas cité dans notre brochure.

Mais ils nous ont promis une version prête pour le grand public « dans quelques semaines » !

Agenda, documents partagés et plus avec Kune

Kune, une collection d’outils libres, distribués et faciles à utiliser pour s’organiser.

Table of Contents

Quand un groupe de personnes souhaite travailler ensemble, ils commencent certainement par créer un groupe sur Facebook ou Google Group. Lorsqu’ils veulent communiquer sur ce qu’ils font, ils utilisent WordPress ou Blogger. S’ils veulent partager des fichiers, ils créent un compte Dropbox; pour se faire de la publicité ils utilisent Facebook ou Twitter, pour leur gallerie photos ce sera Picasa, et Youtube ou Vimeo pour leurs vidéos. S’ils veulent écrire des documents à plusieurs, ils utilisent Google Docs, et certainement Google Agenda. Et pour lier le tout, ils utilisent quotidiennement le mail (avec leurs comptes Gmail, Yahoo ou Hotmail). Tous ces services sont commerciaux, non libres, centralisés, bourrés de publicité… et nous le savons: si on ne paye pas, c’est que nous sommes le produit.

 Il arrive qu’un groupe refuse d’utiliser ces outils commerciaux et demande à des techniciens (c’est à dire… des geeks) de les aider à utiliser des outils libres. Et le groupe devient dépendant de quelqu’un. La configuration d’une mailing liste avec mailman demande des compétences techniques, alors que tout le monde peut utiliser Google Group. Il y a un clair problème d’usabilité. Nous avons besoin d’outils libres qui puissent remplacer tous ceux cités plus haut, mais qui soient aussi faciles à utiliser. Kune a la prétention d’être un de ces outils.

1.1 Fonctionnalités

Kune (qui veut dire «ensemble» en espéranto) permet à un groupe de:

  • communiquer (par messagerie, par liste de discussion et par tchat compatible avec Gmail/Jabber), –
  • partager ou éditer collaborativement des documents,
  • partager un agenda (compatible avec Thundebird et d’autres),
  • créer une gallerie de photos, vidéos, cartes et autres,
  • partager une liste de tâches,
  • créer un wiki, un «doodle»,
  • proposer des échanges de biens ou services,
  • créer son blog ou son site (bientôt),

On peut le voir comme une alternative à Google Docs, Google Agenda, Dropbox, au mail, à Facebook, à Flickr, Picasa, Youtube et à WordPress !

Vous bouillez d’impatience ? Allez créer un compte sur http://www.kune.cc, c’est instantané (il n’est même pas obligatoire de confirmer le mail demandé). Kune.cc est un «nœud» du réseau, maintenu par ses créateurs.

agenda partagé sur kune

confirmer sa venue sur l’agenda partagé

Kune est donc un site web, que chacun peut installer. Mais Kune forme un réseau car chaque utilisateur qui s’est inscrit sur un site du réseau Kune peut communiquer et travailler avec n’importe quel autre utilisateur et groupe, même s’il s’est inscrit via un autre site (cela fonctionne à la manière des emails). Kune est donc un réseau distribué, et c’est un logiciel libre, ces deux conditions garantissant l’indépendance des utilisateurs et la résistance intrinsèque à la censure.

Kune est basé sur Apache Wave, anciennement Google Wave, dont nous vous rappelerons l’existence dans un instant.

1.2 Quelques tests

Kune est très facile d’usage. On trouve rapidement quatre espaces sur le site:

  • la page d’accueil de son nœud (kune.cc). On y crée des groupes (des projets), on y voit l’activité de ses groupes,…
  • la boite de réception. On y récupère les messages de notification de l’activité.
  • la page du groupe, où l’on peut créer tous les documents (sélectionner le groupe est un peu moins visible mais on fini par le trouver)
  • et enfin, l’espace public, où l’on pourra avoir un apperçu de notre site ou de notre blog (cette fonctionnalité est en développement)

Notre petite déception est que la gallerie de photos est une blague: elle est basée sur Picasa ou Flickr (oui, il faut rentrer un nom d’utilisateur de Picasa ou de Flickr). De plus elle ne marche pas actuellement. Même chose pour l’inclusion de vidéos: on inclu des vidéos de youtube… (heureusement, MediaGoblin arrive)

Les wikis ne sont également pas de vrais wikis. C’est un document que toute personne (de Kune.cc) peut éditer, au lieu des menbres du groupe pour les documents.

Enfin, le fait que l’interface repose exclusivement sur du JavaScript ne plait pas à notre version de Firefox (26.0). Il y a quelques gadgets que nous ne pouvons pas voir (tels que la gallerie ou le détail d’un évènement du calendrier).

Sinon, le reste rempli ses promesses ! Les documents, le calendrier, les listes de discussions, les listes de tâches, le tchat sont pleinement opérationnels !

1.3 Historique du projet

Kune est un projet, espagnol à l’origine, actif depuis 2002. Ses créateurs géraient la plateforme OurProject.org (qui fourni(ssait?) hébergement de sites, mailing listes etc), et étaient embêtés que cela recquiert tant de compétences techniques. D’où cet effort. Kune est dans sa phase «Beta»: ses créateurs le considèrent assez stable et complet pour être utilisé quotidiennement par des utilisateurs «lambdas», mais pas assez mature pour être utile à de plus grosses organisations comme le Forum Social Mondial, qui a déjà exprimé son intérêt envers Kune.

1.4 Aspects techniques

Kune est installable avec un paquet debian
Kune est écrit en GWT (Google Web Toolkit), c’est une «single page application» qui repose sur des requêtes javascript asynchrones (Ajax).
Kune peut être étendu par des extensions et par des «gadgets» qu’il est possible d’écrire en python, javascript et java. Kune n’implémente pas la fédération avec OpenID, OAuth ou OStatus comme Lorea/n-1, mais avec le Wave Federation Protocol (une extension du protocole XMPP), en utilisant Apache Wave, le nouveau nom de Google Wave. Google Wave a été lancé en 2010 et a été fermé 2 ans plus tard.
Kune vit sur gitorious mais dispose d’un mirroir sur github. Le développement est actif.

Pour rappel, Google Wave ressemblait à ceci: http://www.organicdesign.co.nz/Wave, http://fr.wikipedia.org/wiki/Google_Wave

on trouve des revues de l’époque : http://www.zdnet.com/blog/hinchcliffe/first-impressions-of-google-wave/560

et des essais d’explication de l’échec: http://readwrite.com/2010/08/04/google-waves-demise-has-its-up#awesm=~osha1sU9CcK8wb et ici http://readwrite.com/2010/08/04/google_wave_is_dead#awesm=~oshb9XUpQwWCLc

L’explication simple de l’interface trop fouillée nous semble bonne…

1.5 Comparaison avec Lorea/n-1 et Crabgrass

Kune ressemble beaucoup à Lorea/n-1 et à Crabgrass.

Crabgrass n’est cependant pas un réseau fédéré, mais reste très utile à l’organisation de groupes (stockage et édition de documents, etc), et nous aimons son interface habituelle: c’est du html. Il ne possède pas d’agenda partagé.

n-1 et Kune sont plus similaires. D’après ses créateurs, Kune met l’accent sur la collaboration interactive: n-1 permet l’écriture collaboration de pads (etherpad), mais ils sont juste du texte, et demandent un peu d’administration pour leur création, alors que les documents de Kune peuvent contenir de la mise en page riche, des images, des vidéos, etc. À étudier.

En tous les cas, voici un beau projet à faire connaître et à surveiller attentivement !

La Liberté dans le Coma, groupe Marcuse: extrait

En attendant sa chronique, un extrait de l’excellent:

1 La liberté dans le coma – Esai sur l’identification électronique et les raisons de s’y opposer 1

par le groupe Marcuse (Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l’Usage des Survivants de l’Économie). Également auteur de «De la misère humaine en milieu publicitaire» aux éditions La Découverte.

En nous intéressant [à la France de Vichy et] aux transformations adoptées par la grande république nord-américaine face à la croissance de sa population et au changement d’échelle de son économie, à partir de la fin du XIX{e} siècle, on va trouver confirmation de ce que le souci moderne de recenser les humains n’a pas toujours été solidaire des pires intentions. Pour autant il pose à chaque fois problème.

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À partir de la guerre civile, les États-Unis connaissent une explosion démographique nourrie à la fois par la croissance intérieure et par d’importantes vagues de migration en provenance d’Europe.Entre autres problèmes administratifs posés par cette explosion, un des plus intéressants est celui du déroulement des élections. Un recensement précis de la population était rendu nécessaire par la nature du système politique américain: l’élection des représentants dépendait du poids démographique relatif de chaque État. L’habitude avait été prise de refaire le compte tous les dix ans.

Le premier comptage, celui du 2 août 1790, s’était borné à dénombrer 3 893 637 personnes vivantes sur le territoire de la Fédération. À partir de 1800, six rubriques analysèrent la composition de cette population (sexe masculin, Blanc de moins de seize ans; sexe masculin, Blanc de plus de seize ans; sexe féminin, race blanche; individu libre de race noire; esclave; profession).

Les questions posées par les agents recenseurs devinrent de plus en plus nombreuses, car on comprit très vite que les informations liées à ces recensements constitutionnels pouvaient servir de guide aux prises de décision législatives. D’un recensement à l’autre, le chiffre global augmentait d’un facteur quasiment constant, environ 34.6\%. En 1860, la population atteignit 31 440 000 habitants. […] les recensements devenaient de plus en plus difficiles à exploiter, de plus en plus coûteux aussi. […]

Le comptage de 1880 fut un cauchemar: la population des États-Unis avait atteint 50 262 000 habitants; sept ans allaient être nécessaires pour dépouiller et exploiter les informations recueillies. En 1890, le blocage serait total. Les décideurs économiques et législatifs ne pourraient plus disposer en temps utiles des informations qui leur seraient nécessaires et les règles constitutionnelles ne seraient plus respectées. Une évolution radicale devenait donc indispensable2

Cette évolution eut lieu. Ce fut l’invention par Hermann Hollerith de la première machine statistique à cartes perforées. Hollerith était un ancien employé du Bureau du recensement qui fut sollicité pendant les années 1880 pour construire un totalisateur électrique (appelé «tabulatrice») capable de faciliter le travail de traitement des informations recueillies par le Bureau. Ce jeune ingénieur parvint à mettre au point une machine comptant les unités grâce au passage du courant à travers les trous des cartes -des cartes identiques à celles qui programmaient le tissage dans les métiers à tisser Jacquard du début du XIX{e} siècle, et sur lesquelles on transcrivait les réponses des citoyens par des trous. La machine de Hollerith fit gagner un temps énorme au Bureau of Census, pour lequel il travailla à des améliorations jusqu’au début des années 1900.

Ainsi, l’un des pas les plus importants dans l’évolution technique menant à l’ordinateur fut franchi sous la pression d’une urgence politique. Et l’entreprise qui deviendra plus tard IBM fut fondée à la suite de cette invention, qui était destinée à pallier le grave blocage que rencontrait la mise en œuvre d’une constitution datant du XVIII{e} siècle dans une société qui avait changé d’échelle.

C’est bien pour cela que la technique n’est pas neutre. Ici, la création d’une machine permet le maitien en état de marche d’un système politique conçu pour régler les rapports de quelques centaines de milliers de personnes, à une époque où la population est quinze fois plus nombreuse et le territoire dix fois plus étendu. L’innovation technique permet de ne pas se reposer la question de l’organisation légitime du pouvoir dans ces nouvelles conditions: les gens ordinaires ont-ils la moindre chance de participer aux affaires publiques dans un État de cinquante millions d’habitants ou plus, qui s’étend sur une surface équivalente à celle de toute l’Europe ? les débats pertinents ont-ils encore une chance d’émerger ? la démocratie peut-elle supporter que la souveraineté politique ait le même visage dans le Massachusetts qu’en Californie ? etc. Le fait de définir le problème comme technique et d’y trouver une solution de la sorte entérine le dévoiement du projet démocratique – dans la société de masse du XX{e} siècle, on passe d’une démocratie qui n’était déjà que représentative à une oligarchie élective, régie en fait par les experts.

Un autre pas important en matière d’identification à distance et de mise en fiches de la population est franchi aux États-Unis au moment de la Grande Dépression. C’est une autre illustration du fait que l’innovation technique est tributaire des problèmes que se pose une société, en même temps qu’elle valide et pérennise la manière dont
la société pose ses problèmes.

Après le krash de 1929, l’ampleur de la crise économique est telle que la tradition libérale vole brusquement en éclat dans le pays qui en était le plus fervent dépositaire. En dehors des courants socialistes, on y avait toujours soigneusement évité de concevoir la pauvreté comme un problème social lié à des conditions socio-économiques structurelles et non aux choix des individus. Soudain, avec l’effondrement de l’activité, l’échelon local auquel avait jusqu’alors été confinée «l’action sociale» (généralement à caractère philanthropique et caritatif) perd toute pertinence aux yeux de beaucoup d’intellectuels et de décideurs. Pour freiner le recul de la production et de la consommation, il faut désormais agir à l’échelle nationale en s’appuyant sur des indicateurs à la fois généraux et précis. Bref, il faut des statistiques, pour éclairer l’intervention inédite de l’État fédéral.

Les politiques sociales et les plans de relance impulsés par l’administration Roosevert exigent la mise au point de toute une batterie de nouveaux outils de gestion, de fichiers, de catégories statistiques, etc 3 En particulier, les grandes agences publiques créées en toute hâte pour venir en aide aux millions de chômeurs et leur proposer des emplois font face à un immense problème: le comptage et l’identification des nécessiteux à travers le pays, pour lequel n’existait aucun dispositif conséquent avant 1930. La création de la Civil Work Administration en 1934, enfin de la Works Progress Administration en 19354 vont inaugurer lère des enquètes à très grande ampleur, qui stimuleront de manière notable à la fois les techniques de recueil des données et celles de leur traitement.

Du côté du recueil, les gigantesques opérations de comptage des chômeurs vont aboutir à l’affinement des techniques de sondage. Initialement, la Civil Works and Administration procède à un recencesement intégral des chômeurs, qui donne d’ailleurs du travail à plusieurs centaines d’entre eux comme enquêteurs à travers le pays. Mais très vite, une statisticienne met au point des méthodes d’échantillonnage qui permettent de faire l’économie de ce marathon. Les responsables de l’agence acceptent sa proposition, participant ainsi à la promotion de l’idée de représentativité statistique 5 Du côté du traitement des données, les machines à cartes perforées deviennent brusqement de précieux outils pour les administrations publiques. Jusqu’en 1930, très peu d’entre elles s’en étaient dotées. Mais avec la crise et le New Deal qui y répond, coup sur coup le Bureau of Labour Statistics, la Works Progress Administration et la Sécurité Sociale naissante y ont recours pour améliorer leurs capacités de calcul, de classement, bref, de gestion 6La volonté de panser les plaies du capitalisme sauvage par une planification à grande échelle prend ainsi appui sur les machines de bureau les plus récentes, auxquelles des retouches et des perfectionnements sont apportés au fil de l’urgence sociale.

[…] [En France,] c’est [aussi] sous Vichy qu’est inventé le NIR, le Numéro d’identification au répertoire. C’est un numéro à treize chiffres, autour duquel le tout nouveau Service national de Statistiques (SNS), fondé en 1941 par un ingénieur militaire, René Carmille, veut construire un grand fichier unifié des personnes dans l’État français. À chaque citoyen un numéro, celui des hommes commençant par 1, celui des femmes par 2 (celui des Juifs par 3, celui des musulmans par 4… jusqu’en 1944). On reconnaît là le numéro de Sécurité sociale dont chaque personne née sur le territoire national est dotéé depuis 1945: c’est qu’après la Libération, les élites issues de la Résistance jugent nécessaire de conserver un service national de statistiques placé sous l’égide de l’État, afin d’aider au pilotage de l’économie. On le rebaptise Insee (Institut nationale de la statistique et des études économiques) mais on conserve une partie des acquis techniques et bureaucratiques du ci-devant SNS.

Que le NIR soit apparu sous Vichy n’implique pas que le numéro de Sécurité sociale ait des finalités policières ou criminelles à l’origine. Car au fond, que recherchait Carmille, ce polytechnicien formé sous la III{e} République, en introduisant ce numéro
d’identification ?
S’inscrivait-il dans un projet de surveillance générale de la population ? Voulait-il donner à la police ou à l’occupant allemand un moyen de débusquer plus facilement certains individus ou certaines catégories particulières ? Il semble que non. Au contraire, s’opposant au zèle de certains de ses propres employés, il a saboté le repérage des Juifs et des requis du STO (Service du Travail Obligatoire) que permettait l’usage du NI, et transmis à Londres le modèle de la carte d’identité de Français créée par ses soins ainsi que la machine à composter utilisée dans les préfectures, afin de permettre aux résistants de fabriquer plus aisément de faux papiers. Apparemment, dans son esprit, la création d’un grand fichier des personnes répondait à deux types de préoccupations: faciliter une remobilisation militaire rapide si l’État français devait reprendre la guerre (y compris contre l’Allemagne), et jeter les bases d’un appareil de recueil statistique à la mesure d’une économie industrielle moderne, comme celle dont les hauts fonctionnaires tels que lui rêvaient pour la France «arriérée» de 1940. […] Il était simplement obsédé par l’efficacité. […] Le fichier des personnes qu’il construisit au Service nationale de statistiques n’avait pas de visée directement policière- dans le même temps, Carmille créait un fichier des entreprises: le but de ces fichiers était avant tout de favoriser la naissance d’une économie planifiée, à tout le moins d’une gestion plus rationnelle de la production de masse.

Avec le recul, l’essentiel n’est pas que quelqu’un comme Carmille ait été un résistant tardif. L’essentiel est qu’il était typiquement le genre de personnage incapable de saisir que le totalitarisme ne réside pas seulement dans des finalités condamnables, mais aussi dans les moyens employés. Il était un organisateur, au sens où Burnham et Orwell avaient dans les années 1940 annoncé l’ ère des organisateurs 7. Du reste, la plupart des artisans des États-providence élaborés au milieu du XX{e} siècle furent aussi des organisateurs: qu’ils aient été syndicalistes, économistes, hauts fonctionnaires, chrétiens, communistes, héros de la Résistance ou résistants en demi-teinte, ou tout cela à la fois, ils avaient intégré une certaine vision du monde, un souci d’efficacité, un universalisme statistique qui les empêchaient de concevoir des transformations dans le sens de la justice sociale sans les moyens techniques et bureaucratiques hérités des mobilisations guerrières des années 1910 et 1940. La société de traçabilité intégrale qui se déploie aujourd’hui est un pur produit de cette vision organisatrice, y compris dans la mesure où les ordinateurs sont des machines à cartes perforées améliorées.

Notes:

1

Éditions La Lenteur, 2012. Extraits des pages 51 à 56.

2

Robert Ligonnière, Préhistoire et histoire des ordinateurs
(1987).

3

On peut lire à ce sujet le roman de Dos Passos Le grand dessein (Paris, Gallimard, 1959), dans lequel on voit apparaître ce besoin de données chiffrées pour étayer les rapports qui s’empilent sur le bureau du grand instigateur du New Deal, Franklin D. Roosevelt. Chargé de l’aide en tout genre aux agriculteurs en détresse, le dénommé Paul Graves se trouve dans la nécessité de recruter une secrétaire compétente dans ce domaine. Elle fera merveille et deviendra sa maîtresse sous le charmant petit nom de «Statistique»….

4

Ces trois administrations eurent au fond la même fonction:
organiser à l’échelle nationale et par ordre de priorité l’embauche de
chômeurs affectés à divers grands travaux. Voir Pierre Mélandri,
Jacques Portes, Histoire intérieure des États-Unis, Paris, Masson,
1991, p. 97 à 108.

5

Emmanual Didier, En quoi consiste l’Amérique ? Les
statistiques, le New Deal et la démocratie
Paris, La
Découverte, 2009.

6

Joseph Duncan, William Shelton, op. cit., p. 118-119.

7

James Burnham, L’ère des organisateurs, Paris, Calmann-Lévy,
1969; Georges Orwell, «James Burnham et l’ère des organisateurs»
(1946), in Essais, articles et lettres, volume IV, Paris,
Ivrea/Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1995, p.198-221.

Movim 0.7 – alternative à facebook

En ce beau mois de juillet, une nouvelle version de Movim est parue, et avec elle font leur apparition de nouvelles fonctionnalités réjouissantes, dont notamment la très attendue : l’upload de photos ! Mais en fait, c’est quoi Movim ?

Movim est:

  • un «réseau social» (créé et développé par un étudiant français). On y a un profil, on poste des messages sur son mur, on envoie des messages à ses contacts, on publie un blog, on discute avec la messagerie instantanée,…
  • un réseau basé sur le protocole de communication Jabber (XMPP). Si vous avez un compte Jabber, vous avez déjà un compte Movim.
  • (par conséquent) *un réseau distribué*: chacun peut installer Movim sur son propre serveur et communiquer avec tous les utilisateurs du réseau. Un peu comme le mail, ou un réseau pair-à-pair. Et si vous n’avez pas encore votre serveur (comment ça non ?), vous pouvez créer votre compte sur une des plateformes existantes. Vous aurez compris l’avantage extraordinaire, comparé à Facebook et autres réseaux centralisés: ce n’est pas une seule entité qui héberge, contrôle, espionne, censure et vend les comptes de tous ses utilisateurs. C’est personne, puisque qu’il n’y a pas d’entité centrale. Certaines personnes parlent très bien des enjeux pour notre société.
  • un logiciel libre

vue du profil sous Movim

La version 0.7 nous apporte donc:

  • la page Média, pour uploader des photos (pour l’instant, 20Mo de stockage par défaut)
  • la gestion de groupes, qui permettent de créer des «flux» d’actualités autour d’un sujet, un peu comme un forum, et toujours de manière décentralisée et standardisée (en suivant les règles du protocole XMPP), afin de permettre la communication éventuelle avec d’autres gens que Movim. L’idée étant qu’étant sur Movim, on puisse échanger des informations avec, mettons, des gens sur Diaspora, Friendica ou n-1. Imaginez un peu Facebook et Google se mettre d’accord…
  • le tchat peut être externalisé dans une fenêtre popup. (pour la liste complète des nouveautés: http://edhelas.mov.im/blog/index.php?post/2013/05/10/Movim-0.7,-quelques-nouvelles-de-la-prochaine-version )

Movim s’étoffe et devient vraiment sympa à utiliser. Allez vite créer un compte sur un des pods disponibles !

Movim n’est donc pas la seule alternative à Facebook. Il est très fonctionnel, très clair, mais dispose encore de moins de fonctionnalités que les autres sus-cités. Et vous avez le
droit de ne pas aimer les réseaux «sociaux», vous ne seriez pas les seuls 😉

Le livre «Facebook, anatomie d’une chimère» : court et complet

Le livre «J’aime pas facebook» du groupe Ippolita convient parfaitement à celles et ceux déjà  rôdés un tant soit peu par les multiples facettes de la question, et passablement motivés de se  taper un ouvrage long et «cher».

Heureusement, les éditions du Collectif des Métiers De l’Édition (CMDE) nous livrent  avec «Facebook, anatomie d’une chimère» un livre court, accessible au profane,  (presque) complet et pas cher : voilà l’heureux élu que vous pourrez acquérir, prêter et  offrir autour de vous.

L’ouvrage de Julien Azam traite de plusieurs points essentiels pour dessiner un contour  complet de la chimère : le modèle économique basé sur la publicité et la collecte des  données personnelles des utilisateurs (et sa vente, son échange ou sa «perte» au bénéfice de  multiples acteurs), le modèle prôné de société hyper-capitaliste, l’apparence de l’amitié et le  rapport au monde que l’on se forge à travers de l’usage de facebook, son pseudo-rôle dans  les révolutions arabe, et enfin facebook comme outil de contrôle social.

Un point fort du livre est qu’il adopte une vision globale, étant donné que «une critique cohérente des réseaux  dits sociaux ne peut pas faire l’économie de la critique plus globale de la société dans  laquelle ils s’inscrivent». Nous croiserons donc de multiples références à «La société du  spectacle» de Debord ou à Marx. Et le langage reste simple. L’auteur a également fait  attention à rendre son ouvrage accessible aux «dépassés, déconnectés et inadaptés au monde  actuel» par un utile rappel en début d’ouvrage, et en ne l’alourdissant jamais de termes  abscons.

Néanmoins, l’auteur tombe de temps en temps dans des facilités et certaines parties  auraient bénéficées d’être plus fournies. Nous avons été gênés par ce que nous qualifions de  «tics de rédaction». Par exemple, dire que «les sites communautaires […] ont rendu familière  jusqu’à la tendance de gérer sa vie sur Internet» (p.28) nous parait une affirmation d’abord  trop généraliste, une phrase qu’on dirait formulée par des critiques n’ayant jamais utilisé de  site communautaire, et elle nous parait trop alarmiste. Ce genre d’affirmation fait croire à une  intelligence propre de la technologie et participe ainsi à la construction de la chimère (de chimère : vaines imaginations (dictionnaire É. Littré)). Autre exemple relevé page 43 :  «les réseaux sociaux promettent un changement majeur dans le fonctionnement social des  années à venir, obligeant à y adhérer,sous peine de se priver de vie sociale ou de ne pouvoir  accéder que de manière marginale à internet». Si de nombreux arguments peuvent aller en ce  sens, et nous lisons des nullités de ce genre sur lemonde.fr (de nombreuses affirmations de  cet article sont tout bonnement fausses), cette phrase souffre des mêmes travers.

Quand l’auteur attaque très justement Suckerberg et sa croisade hyper-capitaliste, nous  avons envie de lui faire lire la partie équivalente de «J’aime pas facebook», autrement plus  complète. Ici, l’auteur s’en tient à Suckerberg et lui impute toutes les responsabilités, sans  parler des investisseurs aux manettes qu’un article du Guardian a pourtant mis en lumière  depuis longtemps. C’est néanmoins le seul manque que nous avons décelé.

Enfin, et vous ne serez pas surpris, nous regrettons plus sincèrement le manque de vision alternative et constructive. Le lecteur se sent bien démuni en sortant de sa lecture (et c’est pareil avec «J’aime pas Facebook»). La notion de réseau centralisé est très bien expliquée. Mais les mots «distribué» ou «décentralisé» n’apparaissent jamais ! Nous ne reprochons pas au texte de ne pas même évoquer des réseaux différents (libres et distribués) qui essaient de faire des choses différemment (n-1 de Loréa, Diaspora dont la notion d’amis n’est pas totalement binaire, …), bien au contraire (si nous aimons les réseaux libres et distribués, nous gagnerons également à lire ce livre). Bien que ce ne soit pas le but du livre, il manque  quand même des pistes pour penser ces technologies (et Internet) autrement.

C’est pourquoi nous vous invitons à acheter ce livre (il vaut bel et bien le coup d’être lu, nous  y apprendrons tous des choses), et à l’offrir en l’accompagnant… de notre brochure 🙂

«Facebook, anatomie d’une chimère», Julien Azam, éditions CMDE, 11€, 90 pages. Sorti le 7 février 2013, disponible dans toutes les bonnes librairies.

edit : si vous êtes une association, à plus forte raison un GUL, le CMDE peut vous envoyer gratuitement un service de presse du livre contre paiement des frais de port (1,70€ payables par l’envoi d’une vignette de La Poste). Ils peuvent ensuite vous le vendre avec une remise de 40% pour que vous le vendiez auprès de vos adhérents.

Alternatives à Facebook, libres et décentralisées

Penser internet autrement : «Sans médias libres, pas de liberté de penser», Eben Moglen

Sans médias libres, pas de liberté de penser

En septembre 2012, le professeur de droit, juriste et avocat Eben Moglen, que nous ne présentons plus, a donné une conférence que nous jugeons très importante au salon Re:Publica à Berlin. Nous vous présentons ci-dessous des morceaux choisis représentatifs de son intervention, mais nous vous conseillons évidemment de lire la retranscription en entière ou de visionner la conférence (en anglais sous-titré français).

Cette lecture nous et vous permet de situer les enjeux de facebook, des réseaux distribués et des logiciels libres, que nous abordons dans notre brochure, dans un contexte encore plus large.  Il y est question du combat centenaire pour la liberté de penser, d’internet, de facebook, de téléphones portables, de Steve-Jobs; de logiciels, matériel et bande passante libres, du livre électronique, de l’espionnage de la Stasi, et de beaucoup de choses encore.

De quoi vous convaincre, peut être, de sortir de facebook maintenant, et de faire d’autres choses encore 😉

Bonne lecture !

Eben Moglen à Re:Publica, Berlin, 2012

Depuis maintenant mille ans, nos ancêtres se sont battus pour la défense de la liberté de pensée.  Nous avons subi des pertes considérables, mais aussi remporté d’immenses victoires.  Et nous sommes aujourd’hui à une époque charnière.  Depuis l’adoption de l’imprimerie par les Européens au XVe siècle, nous étions essentiellement concernés par l’accès aux livres imprimés. Le droit de lire et le droit de publier étaient les principaux sujets de notre combat pour la liberté de pensée ces 500 dernières années.  La principale inquiétude était celle de pouvoir lire en privé, penser, parler et agir sur la base d’une volonté libre et non censurée.Le principal ennemi de la liberté de pensée, au début de notre combat, était l’Église Catholique universelle.  Une institution basée sur le contrôle des pensées dans le monde européen, fondée sur une surveillance hebdomadaire de la conduite et des pensées de tout être humain ; basée sur la censure de tout matériel de lecture et finalement basée sur la faculté de prédire et punir toute pensée non-orthodoxe. Les outils disponibles pour le contrôle des pensées à l’aube de l’Europe moderne étaient pauvres, même selon nos standards du XXe siècle, mais ils marchaient.  Ainsi, pendant des centaines d’années, la lutte était concentrée sur le premier objet industriel de masse, à l’importance croissante dans notre culture occidentale : « le livre ». Selon que l’on pouvait l’imprimer, le posséder, le vendre ou le lire, apprendre avec lui, sans l’autorisation ou le contrôle d’une autorité ayant le pouvoir de punir les pensées. À la fin du XVIIe siècle, la censure de l’écrit en Europe a commencé à craquer, tout d’abord en Hollande, puis au Royaume-Uni, et enfin, par vagues, à travers toute l’Europe.  Et le livre devint un article de commerce subversif, et commença à grignoter le contrôle des pensées.
À la fin du XIXe siècle, cette lutte pour la liberté de lecture commença à attaquer la substance même du christianisme et le monde européen trembla sous les coups de la première grande révolution de l’esprit, qui parlait de « liberté, égalité, fraternité » mais qui signifiait en fait « liberté de penser autrement ».  L’Ancien Régime commença à lutter contre la pensée et nous sommes alors passés dans une autre phase dans l’histoire de la liberté de pensée, qui présumait la possibilité de la pensée non-orthodoxe, et de l’action révolutionnaire.  Ainsi, pendant 200 ans, nous avons lutté face aux conséquences de ces changements.

C’était hier et c’est aujourd’hui.

[…]

Nous avons grandi en étant des consommateurs de médias, c’est ce qu’ils nous ont appris, que nous étions des consommateurs de médias, mais maintenant les médias nous consomment.

Les choses que nous lisons nous regardent en train de les lire. Les choses que nous écoutons nous écoutent les écouter. Nous sommes pistés, nous sommes contrôlés : les médias que nous utilisons nous prédisent.  Le processus de construction du réseau a gravé dans le marbre les principes de bases de transport de l’information.  Il détermine s’il existe quelque chose comme une lecture anonyme. Et il a choisi de se construire contre la lecture anonyme.

[…]

Nous n’avons pas intégré l’anonymat quand nous avons construit le net. C’était une erreur dont nous payons maintenant le prix. Notre réseau présume que vous pouvez être suivis par des mouchards en permanence. Et en utilisant le Web, nous avons fabriqué Facebook. Nous avons mis une seule personne au milieu de tous les échanges. Nos vies sociales et nos vies privées sont sur le Web, et nous partageons tout avec nos amis mais aussi avec notre « super-ami ». Celui qui nous trahit à ceux qui le construisent, ceux qui le paient, ceux qui l’aident, ou ceux qui lui donnent les centaines de milliards de dollars qu’il désire.

[…]

Au XXe siècle, il fallait construire la Loubianka [immeuble de la police politique bolchevique à Moscou], il fallait torturer des gens, il fallait les menacer, il fallait les oppresser pour qu’ils vous informent sur leurs amis.  Je n’ai pas besoin de parler de ça à Berlin. Au XXIe siècle, pourquoi se donner tant de mal ? Il suffit de construire un réseau social et tous les gens vous fournissent des informations sur tous les autres gens. Pourquoi gâcher du temps et de l’argent avec des immeubles pleins d’employés qui vérifient qui est qui sur les photographies ? Proposez à tout le monde de taguer les amis et bing ! Le travail est fait !

[…]

La criminalisation de la lecture a bien avancé.  Aux États-Unis d’Amérique dans ce que nous appelons les procès terroristes, nous voyons désormais souvent des recherches Google faites par des particuliers utilisées comme preuves de leur comportement criminel. La recherche de la connaissance est devenue une preuve dans les procès de terrorisme organisé.  Nous rendons criminel l’acte de penser, lire et chercher. Nous le faisons dans des sociétés soi-disant libres, nous le faisons malgré le premier amendement, nous le faisons en dépit des leçons de notre histoire parce que nous oublions alors même que nous apprenons.

[…]

Les gouvernements sont tombés amoureux du datamining car ça fonctionne vraiment très bien. C’est efficace. C’est efficace pour les bonnes causes autant que pour les mauvaises causes.  C’est efficace pour aider les gouvernements à comprendre comment fournir des services.  C’est efficace pour aider les gouvernements à comprendre quels sont les problèmes futurs.  C’est efficace pour aider les politiciens à comprendre comment les votants vont réfléchir. Mais ça rend aussi possible des types de contrôle social qui étaient auparavant très compliqués, très coûteux et très pénibles, avec des méthodes très simples et très efficaces.

Il n’est plus nécessaire de maintenir des réseaux imposants d’informateurs comme je l’ai déjà dit. La Stasi ne vaudrait plus rien si elle était de retour, car Zuckerberg fait le boulot à sa place.

[…]

Donc, la forme primaire de collecte qui devrait nous inquiéter le plus est que les médias nous espionnent pendant que nous les utilisons. Les livres qui nous regardent les lire, la musique qui nous écoute en train de l’écouter. Les moteurs de recherche qui surveillent ce que nous recherchons pour ceux qui nous recherchent et ne nous connaissent pas encore.

[…]

Le robot mobile que vous transportez avec vous, c’est celui qui sait où vous vous trouvez en permanence et écoute chacune de vos conversations.  C’est celui dont vous espérez qu’il ne rapporte pas tout à un centre de commande.  Mais ce n’est qu’un espoir. Celui qui fait tourner tous ces logiciels que vous ne pouvez ni lire, ni étudier, ni voir, ni modifier, ni comprendre. Celui-là, celui-là même écoute vos confessions en permanence. Quand vous le tenez devant votre visage, désormais, il va connaître votre rythme cardiaque. C’est une appli Android, dès maintenant les changements minimes de la couleur de votre visage révèlent votre fréquence cardiaque.  C’est un petit détecteur de mensonges que vous transportez avec vous.  Bientôt je pourrai de mon siège dans une salle de classe observer la pression sanguine de mes étudiants monter et descendre.  Dans bon nombre de salles de classes aux États-Unis d’Amériques, c’est une information de première importance Mais il ne s’agit pas de moi, bien sûr, il s’agit de tout le monde, n’est-ce pas ? Car il s’agit seulement de données et des gens qui y ont accès.  L’intérieur de votre tête devient l’extérieur de votre visage, devient l’intérieur de votre smartphone, devient l’intérieur du réseau, devient le premier fichier du dossier au centre de commande.

Nous avons donc besoin de médias libres sinon nous perdons la liberté de pensée, c’est aussi simple que ça.

Que signifie un média libre ?  Un média que vous pouvez lire, auquel vous pouvez penser, auquel vous pouvez faire des ajouts, auquel vous pouvez participer sans être suivi, sans être surveillé, sans qu’il y ait de rapports sur votre activité.  C’est ça, un média libre. Et si nous n’en avons pas, nous perdrons la liberté de penser, et peut-être pour toujours.
Avoir un média libre signifie avoir un réseau qui se comporte conformément aux besoins des gens situés à la marge.  Et pas conformément aux besoins des serveurs situés au cœur.

Construire un média libre nécessite un réseau de pairs, pas un réseau de maîtres et de serviteurs, pas un réseau de clients et de serveurs, pas un réseau où les opérateurs de réseaux contrôlent tous les paquets qu’ils font transiter.  Ce n’est pas facile, mais c’est encore possible. Nous avons besoin de technologie libre. La dernière fois que j’ai donné une conférence politique à Berlin c’était en 2004, elle était intitulée “die Gedanken sind frei” (NdT : Les pensées sont libres — en allemand dans le texte). J’y disais que nous avons besoin de 3 choses :

– de logiciels libres
– de matériels libres
– de bande passante libre.

[…]

La mort de M. Jobs est un événement positif. Je suis désolé de vous l’annoncer de la sorte. C’était un grand artiste et un monstre sur le plan moral, et il nous a rapprochés de la fin de la liberté à chaque fois qu’il a sorti quelque chose, parce qu’il détestait partager. Ce n’était pas de sa faute, c’était un artiste. Il détestait partager parce qu’il croyait qu’il avait tout inventé, même si ce n’était pas le cas. À l’intérieur de toutes ces coques fines portant un logo Apple que je vois partout dans la salle, il y a des morceaux de logiciels libres modifiés pour lui donner le contrôle; rien d’illégal, rien de mal, il respecte la licence, il nous a baisés à chaque fois qu’il pouvait et il a pris tout ce que nous lui avons donné et il a fait des choses jolies qui contrôlent leurs utilisateurs.

Autrefois, il y avait un homme ici qui construisait des choses, à Berlin pour Albert Speer (NdT : un haut responsable du Troisième Reich) son nom était Philip Johnson (NdT : un architecte américain) et c’était un brillant artiste mais un monstre sur le plan moral. Et il disait qu’il était venu travailler pour construire des immeubles pour les nazis parce qu’ils avaient tous les meilleurs graphismes. Et il le pensait, parce qu’il était un artiste, tout comme M. Jobs était un artiste. Mais être artiste n’est pas une garantie de moralité.

[…]

Le livre, cet objet imprimé merveilleux, ce premier produit du capitalisme de masse, le livre est en train de mourir. C’est dommage, mais il est en train de mourir. Et le remplaçant est une boîte qui surveillera le lecteur ou non.

Vous vous souvenez qu’amazon.com a décidé qu’un livre de Georges Orwell ne pouvait pas être distribué aux État-Unis d’Amérique pour des raisons de copyright. Ils sont venus et l’ont effacé de chacune de toutes les liseuses d’Amazon où le consommateur avait acheté des copies de La ferme des animaux. « Oh, vous l’avez peut-être acheté mais cela ne signifie pas que vous être autorisé à le lire ». C’est de la censure. C’est de l’autodafé. C’est tout ce que nous avons vécu au XXe siècle. Nous avons brûlé des gens, des maisons et des œuvres d’art. Nous avons combattu. Nous avons tué des dizaines de millions de personnes pour mettre un terme à un monde dans lequel l’État brûlerait les livres, et ensuite nous l’avons regardé se faire encore et encore, et maintenant nous nous préparons à autoriser que cela soit fait sans aucun feu.

Partout, tout le temps.

[…]

Nous sommes à un moment décisif où nous pouvons choisir de soutenir cette grande révolution que nous avons bâtie bit après bit depuis un millénaire, ou de tout laisser tomber, par commodité, par simplicité de parler avec nos amis, pour la rapidité des recherches, ou d’autres choses vraiment importantes…

Je disais en 2004 ici même et je le redis maintenant : « Nous pouvons vaincre. Nous pouvons être la génération des personnes qui ont terminé le travail de construire la liberté de pensée ».

Je ne l’ai pas dit alors, mais je dois le faire maintenant que nous sommes aussi potentiellement la génération qui l’aura perdue.

Nous pouvons régresser dans une inquisition pire que toutes les inquisitions qui ont jamais existé. Elle n’usera peut-être pas tant de torture, elle ne sera peut-être pas aussi sanguinaire, mais elle sera bien plus efficace. Et nous ne devons absolument pas laisser cela arriver. Trop de gens se sont battus pour nous. Trop de gens sont morts pour nous. Trop de gens ont espéré et rêvé pour ce que nous pouvons encore réaliser.

Nous ne devons pas échouer.

Merci beaucoup.

Nota Bene : la Free Software Foundation tient à jour un catalogue sur le matériel libre, et la Fédération French Data Network, regroupe des Fournisseurs d’Accès à Internet associatifs, que vous pouvez déjà soutenir s’il en existe un dans votre région.

Le livre «J’aime pas facebook», par Ippolita

En septembre 2012 est sorti «J’aime pas Facebook», le nouveau livre du groupe Ippolita, aux éditions Payot. Ippolita est un groupe italien de recherche interdisciplinaire qui rassemble des compétences diverses, de la philosophie à l’informatique. Ils ont déjà sorti «La face cachée de google» en 2008, qui est trouvable dans toutes les bonnes librairies pour la modique somme de 19,50€ ainsi qu’en libre téléchargement sur leur site, sous licence Creative Commons CC-BY-NC-SA (paternité-pas d’usage commercial-partage à l’identique)1.

En attendant que nous revenions en faire une critique, voici la présentation de la 4e de couverture :

«Facebook est un dispositif hors du commun, capable de faire du profit à partir du moindre des mouvements que nous effectuons sur sa plateforme. Il nous fait croire que nous sommes en train de nous distraire : en réalité, il nous met au travail pour développer un nouveau type de marché : le commerce relationnel.
Facebook, comme tous les instruments privés de réseaux sociaux, n’est ni libre ni désintéressé : nous, tilisateurs, sommes la valeur à échanger.

Ippolita fait une incursion dans les coulisses de Facebook et analyse les théories des libertariens aliforniens – faisant apparaître le fil conducteur qui relie Facebook et Wikileaks et révélant les effets des algorithmes utilisés pour la publicité ciblée par les géants du profilage en ligne (Facebook, Apple, Google, Amazon…). »

Certains d’entre vous l’ont-ils déjà lu et le recommandent-ils? Que vous a-t-il apporté ?

j'aime pas facebook, couverture, Ippolita

edit : je l’ai lu. Je le recommande chaudement à celles et ceux qui veulent aller plus loin dans leur réflexion, mais je ne le ferais pas forcément lire à mes ami-es, car il faut s’être posé pas mal de questions déjà pour apprécier toutes leurs recherches.

Le livre est composé de trois parties :

1. «J’ai mille amis mais je ne connais personne» : dynamiques sociales : homophilie et voyeurisme, dynamiques psychologiques, public et privé : ontologie et indentité,…

2. «Le projet libertarien à la conquête du monde : réseau social, hacking, militantisme et politique institutionnelle». Le darwinisme technologique : de Paypal Mafia à Facebook, l’esprit hacker et la peste anarcho-capitaliste : une affinité de longue date ?, les partis pirates : la technologie en politique,…

3. «les libertés du réseau». révolution en ligne et militantisme de salon, Orwell, Huxley et le modèle sino-américain, la participation de masse,…

La première partie est celle où on peut connaître le plus de choses, sauf qu’eux sortent des recherches en sociologie et philosophie pour en parler, et surtout construisent un argumentaire. Ce qu’on peut difficilement faire en lisant des nouvelles éparses sur des blogs. Malgré les termes abscons introduits, la lecture est fluide.

La seconde partie est celle que j’ai trouvé la plus intéressante car elle met en relation avec «un œil de haut niveau» plusieurs acteurs du «web 2.0»,  Facebook, Google, Paypal, Wikileaks et d’autres.

Un mot pour finir et qui concerne surtout la dernière partie, c’est que j’aurais aimé qu’ils évoquent d’autres manières de faire et les discutent, mais il y en a très peu. Ils évoquent le réseau n-1 et duckduckgo et introduisent le mot «décentralisé» pour la première fois à la page 91. Mais, certes, ce n’est pas leur propos.

Ainsi je conseille fortement cette lecture (avec notre brochure en complément 😉 ) car oui, ce livre apporte beaucoup de choses en plus de nos lectures en ligne.

(fin edit)

Nous trouvons peu de critiques sur le web, mais j’ai trouvé intéressant l’interview d’un membre d’Ippolita par le journal belge lalibre.be. Extraits :

«La pression à « s’autoprofiler » mène à la transparence radicale, une tendance très dangereuse de délégation envers les outils technologiques. WikiLeaks ne fait pas autre chose avec les gouvernements. Ses montagnes d’informations sont du voyeurisme de masse qui génère une insensibilité de masse. Cela n’aide pas la démocratie qui ne découle pas automatiquement de la publication des donnés. Le projet libertarien de « liberté marchande » est d’autant plus dangereux que les mêmes algorithmes peuvent être utilisés aussi bien pour améliorer la publicité personnalisée, et donc la consommation personnalisée, que pour renforcer la censure personnalisée et la répression personnalisée»

«L’intérêt d’un livre comme celui d’Ippolita est d’éveiller les gens sur le fait que toute action est potentiellement médiatisable dans notre univers. Mais pourquoi diaboliser Facebook à ce point ? La presse aime haïr cet acteur

«cela reste un service gratuit qui a nécessité des développements considérables. En contrepartie, il existe peut-être des partis pris financiers ou idéologiques. Mais l’utilisateur reste libre d’être sur Facebook ou pas. »

Bonne lecture !

«J’aime pas Facebook», éditions Payot, 20€, 304 pages.

Site de l’éditeur :
http://www.payot-rivages.net/livre_J-aime-pas-FacebookIppolita_ean13_9782228907828.html

Site de Ippolita : http://www.ippolita.net/fr/jaime-pas-facebook