Trop d’ordures dans les rues ? Interview d’Eben Moglen

J’ai beaucoup aimé cette interview d’Eben Moglen, qui ne mâche pas ses mots et a le mérite d’être clair. Je trouve que c’est un excellent complément à la brochure. Le journaliste enquête sur comment les banques veulent utiliser les données des médias sociaux pour juger les demandeurs de crédit ou de prêt. Et M. Moglen lui pose une question toute simple…

Eben Moglen est professeur de droit et d’histoire à l’université Columbia. Il a été avocat pour la Free Software Foundation, a rédigé les licences publiques GNU aux côtés de Richard Stallman et est le créateur de la Freedom Box Foundation (wikipédia). Chez nous, on le lit régulièrement chez Framasoft, comme dans cette interview, «la liberté ou les traces dans les nuages», ou dans cette conférence, «une des plus importantes jamais présentées par la communauté du logiciel libre».

merci aux geexx pour la traduction du présent article.

En quoi Eben Moglen peut légitimement me crier dessus pour être un utilisateur de Facebook

par Adrianne Jeffries

Article original en anglais

Hier après-midi, ce journaliste tentait tant bien que mal de finir de rapporter une histoire sur comment les banques sont en train d’explorer la possibilité d’utiliser les données des médias sociaux pour juger les demandeurs de crédit ou de prêt. Mon éditeur voulait une citation d’un défenseur de la vie privée. J’ai donc immédiatement pensé à Eben « Espion pour la Liberté » Moglen, un défenseur militant de la vie privée numérique, inventeur du serveur personnel ultra-sécurisé FreedomBox et l’inspirateur du réseau social décentralisé Diaspora. Rétrospectivement, j’aurais dû juste appeler Cory Doctorow.

Monsieur Moglen, professeur de droit à l’Université de Columbia (NYC), n’était pas particulièrement intéressé par une discussion sur les banques utilisant les médias sociaux pour espionner leurs clients.

Tous ceux qui utilisent Facebook, Twitter etc partagent la responsabilité pour la sérieuse et continuelle érosion globale de la vie privée rendue possible par l’internet, dit-il. Les banques ne sont pas le problème, dit-il ; les utilisateurs qui tentent les banques avec leurs messages Twitter et Facebook sont le problème.

Comme le sont les journalistes qui écrivent à propos des problèmes de vie privée avec les médias sociaux sans préalablement fermer leurs comptes Facebook.

(J’appelle le bureau de Monsieur Moglen à la fin de la journée et leur explique sur quoi je suis en train de travailler. Monsieur Moglen commence à parler comme un professeur condescendant mais finalement avec un bon cœur. Il me rappelle mon oncle condescendant mais au bon fond, qui travaille en tant qu’informaticien.)

Moi : Je me demande… disons, est-ce un problème pour la vie privée ou
non?

M. Moglen : Je ne comprend pas ce que cela veut dire. Les données sont un problème pour la vie privée parce que nous avons un énorme désastre écologique créé par des médias sociaux très mal conçus maintenant utilisés par des gens pour contrôler et exploiter les êtres humains de toutes sortes de manières. C’est la conséquence des structures des médias sociaux qui encouragent les gens à partager en utilisant des bases de données centralisées. Tout ce qu’ils partagent est détenu par quelqu’un qui n’est pas leur ami et qui gère également les serveurs et collecte tous les logs qui contiennent toutes les informations à propos de qui à accédé à quoi. En conséquence de quoi nous sommes en train de créer des systèmes de surveillance globale et massive dans lesquels un milliard de personnes sont impliquées. Ces personnes vivent sous une certaine forme de surveillance qu’aucun service de police secrète du 20ème siècle n’aurait pu espérer obtenir. Et toutes ces données sont collectées et vendues par des gens dont le but est de faire du profit en vendant la possibilité de contrôler les êtres humains en connaissant plus à leur propos qu’eux-mêmes n’en connaissent. D’accord ? Ceci est vrai tout le temps, partout. Ce sur quoi vous travaillez est simplement une parmi 100.000 implications de ce désastre.

Moi : C’est vrai.

M. Moglen : D’accord, donc avez-vous fermé votre compte Facebook et arrêté d’utiliser Twitter ?

Moi : Est-ce que … moi, je l’ai fait ?

M. Moglen : Oui, vous !

Moi : Non, je ne peux pas !

M. Moglen : (commençant à s’agiter) Bien-sûr que vous pouvez, si vous ne voulez pas être dans une situation où vous êtes plus surveillé que n’importe qui n’a jamais été surveillé par le KGB, la Stasi, Securitate ou n’importe quelle autre police (indistinctement) et que voulez-vous dire par vous ne « pouvez pas » ? Je peux, comment ne pourriez-vous pas ?

Moi : Eh bien, tout le monde les utilise.

M. Moglen : Ce n’est pas vrai. Et de plus, si tout le monde les
utilisaient alors je ne pourrais pas faire ce que je fais. Je ne les
utilise pas. Vous avez tort.

Moi : C’est vrai…

M. Moglen : Très bien. Mais vous n’avez pas l’intention de faire quoi que ce soit à ce propos. Donc vous les utilisez et à chaque fois que vous taguez quelque chose ou répondez à quelque chose ou postez un lien vers quelque chose, vous donnez des informations sur vos amis. Vous faites partie du problème, vous ne faites pas partie de la solution. Pourquoi m’appelez-vous pour me poser des questions à moi sur un problème que vous créez ?

Moi : Eh bien, j’espérais que vous puissiez m’aider à réfléchir sur ce …

M. Moglen : Je vous ai aidé. Et vous avez refusé de m’aider en retour. Je vous ai dit que c’était un problème écologique créé par des gens faisant une chose stupide.

Moi : Je pense que le problème est que les gens ont du mal à comprendre pourquoi, comme quels sont les dangers …

M. Moglen : Mais ce n’est pas le problème ! Vous savez quel est le problème. Le problème est que, même si vous savez quel est le problème, vous continuez à empirer les choses.

Moi : C’est juste que les conséquences n’ont pas l’air si terribles.

M. Moglen : Le problème ne vient pas des gens qui ne savent pas ! Le problème vient des gens comme vous qui savent et continue à empirer les choses. D’accord ?

Moi : Eh bien je pense que personnellement …

M. Moglen : Eh bien, maintenant vous savez. Donc vous devriez arrêter maintenant. Et vous ne devriez pas seulement arrêter, vous devriez faire en sorte que les gens autour de vous arrêtent. Si vous arrivez à convaincre les gens autour de vous d’arrêter, ils convaincront les gens autour d’eux d’arrêter et nous réglerons le problème. C’est comme avec les détritus sur le sol. Pourquoi m’appelez-vous pour me poser des questions sur les conséquences sociales des détritus que vous jetez par terre sans arrêter de le faire ? Et donc quand vous me dites une chose aussi stupide que « vous ne pouvez pas », il est parfaitement clair que quoi que vous fassiez ici, ce n’est pas du journalisme civique car cela n’améliorera pas le monde.

C’est comme les détritus que l’on jette par terre. Vous devriez arrêter d’en jeter avant d’écrire dans le journal qu’il y a trop d’ordures dans les rues.

Moi : Euh, d’accord. Je vous ai entendu.

M. Moglen : Non, vous ne m’avez pas entendu. Vous voulez juste clamer que vous m’avez entendu.

Moi : Eh bien juste pour moi, personnellement, à l’instant présent, l’utilité semble …

M. Moglen : Oh, non, non, non, non, non, non ! Vous savez que ce n’est pas vrai. Vous nuisez à d’autres personnes aujourd’hui aussi en utilisant les médias sociaux. Vous avez donné des informations sur eux. Vous avez créé plus d’archives à leur propos. Vous avez ajouté au problème, non le votre mais celui d’autres personnes. Si vous ne faisiez du mal qu’à vous-même, je ne m’embêterais pas à vous le montrer. Vous voyez, c’est ça la différence, d’accord ? La raison pour laquelle tout ceci marche est que même si vous savez que vous faites du mal à d’autres gens, vous êtes trop égoïstes pour arrêter. Et il y a des centaines de millions de gens comme vous. C’est pourquoi cela marche.

Moi : Quel mal cela fait-il ?

M. Moglen : Eh bien vous m’avez appelé, vous connaissez le problème. Des gens perdent leur maison. Des gens perdent leur argent. Des gens perdent leur liberté. ( ??? -ed.)

Vous savez parce que vous l’avez vu, parce que vous suivez cela, que Facebook reconnaît maintenant ce que nous avons dit depuis longtemps et qu’ils ne reconnaissaient pas, que chaque photo mise en ligne sur Facebook passe par un logiciel de reconnaissance faciale qu’ils appellent PhotoDNA (NDLR : ADN photographique en français) qui est utilisé pour trouver des gens recherchés par une quelconque agence de maintien de l’ordre dans le monde. Vous comprenez ? Donc à chaque fois que vous mettez en ligne une photo sur Facebook ou Twitter, vous donnez des indices sur quiconque est sur cette image à n’importe quelle agence de police dans le monde en recherchant. Quelques polices dans le monde sont malfaisantes. C’est plutôt sérieux ce que vous venez de faire. Mais vous le faites tout le temps. Et quand je vous demande d’arrêter vous me dites que vous ne pouvez pas, ce qui est un comportement antisocial.

Moi : Ce n’était pas une réponse totalement sérieuse.

M. Moglen : Bien sûr que si c’était une réponse totalement sérieuse. C’est la vérité. Vous n’allez rien faire pour régler ce problème. Vous allez clamer que c’est juste quelque chose que vous rapportez et ensuite vous recommencerez à aggraver les choses. Et si vous me rappelez ne serait-ce qu’une fois pour me poser des questions sur une autre de ces choses, vous serez quand même en train d’aggraver les choses car même si vous pouvez rapporter le problème, vous ne pouvez pas prendre votre part de responsabilité dans la cause du problème. C’est pourquoi je vous dit que c’est comme les détritus que l’on jette par terre. Vous devriez arrêter avant d’écrire dans le journal qu’il y a trop d’ordures dans les rues.

Moi : D’accord. Eh bien merci pour votre aide. J’apprécie.

M. Molgen : Non cela ne vous a pas aidé, cela vous a blessé car je vous ai dit que le papier sur lequel vous êtes en train de travailler est l’histoire de votre propre comportement antisocial et celui des gens comme vous. Cela ne vous est d’aucune aide. Ce que vous voulez savoir c’est que, quelque part, il y a un organisme de contrôle qui puisse stopper les banques. Mais vous ne voulez pas entendre que le régulateur dont nous avons réellement besoin, c’est vous, vous-même. Pas vrai ? Vous ne voulez pas écrire cela dans le journal. Je vous garantie que quelque histoire que vous écrivez traitera cela comme étant un problème causé par tout le monde sauf les lecteurs de The Observer et que cela sera faux. Le problème est causé par les gens qui voudraient un petit coup de main pour espionner leurs amis. Et dans un sens, c’est ce que proposent les médias sociaux. Ils arrivent à surveiller d’autres personnes. En échange d’un petit bout du produit, ils aident à l’expansion de ces immenses opérations d’espionnage commercial. Ces dernières sont utilisées pour donner le pouvoir à ceux qui ont beaucoup pour prendre encore plus à ceux qui ont peu. Cela mène à une société encore plus inégale. Plus inégale économiquement et plus inégale politiquement. Les utilisateurs, comme avec la plupart des trucs dangereux vendus aux gens, sont les victimes et même le truc que vous écrivez dont le but est d’être critique fera tout sauf dire aux gens le point central, le fait de devoir arrêter d’utiliser (NDLR : Facebook, Twitter, etc).

Moi : Je pense que c’est totalement pertinent et je vais définitivement le mettre dans mon papier. (N.B : À la fin, je ne l’ai pas mis pour différentes raisons, la moindre n’étant pas le fait qu’il était tard et que cela dépassait la limite de mots.)

M. Moglen : Eh bien, nous verrons ce qui arrivera à passer votre éditeur. Cela sera déjà un test. Je peux voir ce que The Observer publie. Maintenant, en supposant tout ça et en supposant que vous allez réellement considérer même un instant votre propre rôle dans la création de ce cauchemar écologique, que voulez-vous savoir d’autre ?

(À ce moment-là, M. Moglen semblait sincèrement prêt à répondre à mes questions. Cependant, ce journaliste semblait un peu éprouvé, pour être honnête.)

Moi : Honnêtement, c’est bon. On a fait le tour.

M. Moglen : Prenez soin de vous.

Moi : Merci beaucoup.

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